Mariage. Prudence.

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Dans le débat sur le mariage pour tous, il est normal que les Églises, au sens de la loi du 9 décembre 1905, y compris l’Islam alors inconnu, fassent entendre leur voix.

Le soin qu'elles prennent d'éviter toute référence à un interdit religieux est encourageant.

Pour récuser l'idée du mariage homosexuel, les Églises invoquent une anthropologie que leur expertise en humanité leur donne titre à adresser à tout homme, et non à leurs seuls fidèles. Le noyau de ce message universel est l'affirmation selon laquelle la famille conjugale, constituée d'un père (mâle), d'une mère (femelle) et des enfants qu'ils procréent ensemble, est la seule institution naturelle susceptible de fournir au lien entre conjoints, parents et enfants, les conditions de son accomplissement. 

En dotant cette définition de la famille d'une validité anthropologique invariante, les Églises défendent en réalité un modèle de la famille qu'elles ont elle-même engendré, en contradiction avec les textes sacrés qui les fondent. Elles commencèrent de mettre en forme ce modèle dès les premiers temps du judaïsme, en combattant le modèle goy de la famille qui s'opposait au développement de leurs entreprises spirituelles et matérielles, et en faisant du consentement des deux époux le fondement même du mariage.

A partir de ce modèle, le mariage chrétien, encore inconnu de Grégoire de Tours, mort en 597, stabilisé vers les XIIe-XIIIe s., le vouloir divin est supposé s'exprimer dans un ordre de nature assignant l'union à la procréation, magnifiant le principe de la torah juive de la soumission de la femme à l'homme.

Ce serait faire un mauvais procès à l'Église chrétienne que de cacher l'importance que ce modèle eut dans la protection des droits des personnes et la montée d'un idéal du couple fondé sur la qualité affective de la relation entre les conjoints, comme Paul l’affirme dès le 1er s. , ajoutant : c’est moi qui parle et non le Seigneur (1 Cor 7/1-16). Dieu est donc hors service. Mais, cherchant à ignorer ou voulant cacher cette distinction fondamentale, ses disciples opérèrent une torsion très discutable en en faisant la référence indépassable de toute conjugalité.

Cette anthropologie qu’elles produisirent, entre en conflit avec tout ce que les historiens décrivent de la variabilité des modèles familiaux et de la parenté dans le temps et dans l'espace. Dans leurs efforts pour tenir à distance la relativisation du modèle familial induit par ce constat, les Églises recourent à l'adjuvant d'un savoir psychanalytique lui-même constitué en référence à ce modèle.

Elles trouvent aussi, dans l'hommage appuyé rendu au Code civil, un moyen d'apporter un surplus de légitimation séculière à leur opposition à toute évolution de la définition juridique du mariage.

La chose est inattendue si l'on se souvient de l'hostilité que l’Église catholique manifesta à la reconnaissance des autres Églises en France de l’édit de tolérance du 7 novembre 1787 et à reconnaissance légale du mariage civil en 1792.

Premier coup de canif dans le contrat. La loi du 20 septembre 1792 laïcisait l’état civil, qui passait du contrôle de l’Église catholique, sacrement et union civile prévue par la Coutume et le droit écrit, à celui de l'État républicain, union civile, les registres d'état civil étant confiés aux autorités municipales. Par le même acte, l'Assemblée Nationale validait le mariage en tant que contrat civil reconnu dès les premières rédactions des Coutumes au XVe s., et permettait aux 2 conjoints de le rompre, concrètement de divorcer et de se remarier.

Et le grand ralliement des autorités ecclésiastiques qui découle du Concordat de l’an 10 s’explique si l'on se souvient qu’en l’an XII, le code Napoléon, synthèse du droit écrit et coutumier français qui éliminait déjà toute référence à Dieu, substituait définitivement à l'ordre fondé en Dieu l'ordre fondé sur la loi. Le droit se faisait lui-même le garant de l'ordre immuable assignant à l’homme et à la femme des rôles complémentaires par nature. Le divorce avait vécu.

La référence préservée à l'ordre non institué de nature permettait d'affirmer le caractère perpétuel par destination du mariage et d'interdire le divorce. Cette reconduction séculière du mariage chrétien opérée par le droit contribuait à préserver l'ancrage culturel des Églises dans une société dans laquelle elles étaient déboutées de leur prétention à dire la loi au nom de Dieu sur le terrain du politique : le terrain de la famille demeurait le seul sur lequel elles pouvaient continuer de combattre l'autonomie de la personne défendue par Paul.

La question du mariage homosexuel devient ainsi le lieu théologique de l’exculturation des Églises dans la société, à cause de 3 mouvements qui convergent pour dissoudre ce qui restait d'affinité entre les problématiques religieuse et séculière du mariage et de la famille.

Égalité des droits.

L'extension de la revendication démocratique hors de la seule sphère politique : cette revendication qui atteint la sphère de l'intimité conjugale et familiale, fait valoir les droits imprescriptibles de la personne par rapport à toute loi donnée d'ailleurs, celle de Dieu ou celle de nature, et récuse toute inégalité fondée entre les sexes. De ce point de vue, la reconnaissance juridique du couple homosexuel s'inscrit dans le mouvement qui, du divorce de 1792 à la contraception légalisée de 1974, y compris l'avortement, de la redéfinition de l'autorité parentale à l'ouverture de l'adoption aux célibataires, fit entrer l'autonomie et l'égalité des personnes dans la sphère privée.

Déconstruction de l'ordre de nature.

Cette expulsion progressive de la nature hors de la sphère du droit fut elle-même rendue irréversible par un second mouvement : la remise en question de l'assimilation entre l'ordre de nature et l'ordre biologique. Cette assimilation de la famille naturelle à la famille biologique s'était inscrite elle-même dans la pratique administrative et dans le droit européen.

Du côté des Églises, le même processus de biologisation aboutit, en fonction de l'équivalence établie entre ordre de nature et vouloir divin, à faire coïncider la théologie de la loi naturelle, née à la fin du XIXe s., pour remplacer la perte des États Pontificaux, avec l'ordre des lois de la nature que la science prétendait avoir découvertes à cette époque. Ce télescopage fonda la sacralisation de la physiologie qui marqua les argumentaires pontificaux en matière d'interdit de la contraception ou de la procréation médicalement assistée. Mais, dès 1945, la science elle-même contesta l'objectivité de ces lois, comme le montre l’attribution des prix Nobel.

Légitimité de l'institution fondée dans la relation des personnes.

D’ordre, la science fait passer la nature à un système complexe qui conjugue actions et rétroactions, régularités et aléas. Cette nouvelle approche fait voler en éclats l’équivalence entre nature et sacré dont les Églises armèrent leur discours normatif sur toutes les questions touchant à la sexualité et à la procréation. Il leur reste donc, comme seule légitimation de leur système d'interdits, le recours désespéré à la psychanalyse, recours précaire et sujet à contradiction, que méconnaissaient les lois de la biologie, développées au XIXe s.

La fragilité des nouveaux montages sous caution psychanalytique par lesquels les Églises fondent leur discipline des corps, est mise en lumière par l’évolution de la famille conjugale elle-même. Car l’avènement de la famille relationnelle a, depuis la lettre de Paul aux Corinthiens, toujours fait prévaloir chez les chrétiens, le primat de la relation entre les personnes sur le système des positions sociales gagées sur les différences entre les sexes.

Le cœur de cette révolution, dans laquelle la maîtrise de la fécondité prit sa part, est le découplage entre le mariage et la filiation, et la multiplicité des modèles familiaux, composé, décomposé, recomposé. Le droit de la famille a enfin homologué ce principe paulinien : le mariage ne fait pas le couple, mais le couple fait le mariage.

Ces trois mouvements cristallisent l’exigence légale de la reconnaissance du mariage entre 2 personnes et leur droit de fonder une famille.

Face à cette exigence, les arguments des Églises : fin de la civilisation, perte des repères fondateurs de l'humain, menace de dissolution de la cellule familiale, indifférenciation des sexes, etc., en contradiction avec les textes sacrés dont elles se prévalent, sont les mêmes que ceux mobilisés, en leur temps, pour critiquer l'engagement professionnel de la femme hors du foyer domestique ou pour combattre la réinstauration du divorce par la loi dite Alfred Naquet du 27 juillet 1884.

Aujourd'hui, ou demain, l'évidence du mariage homosexuel s’imposera, en France comme dans toute société. Le problème n'est pas de savoir si les Églises perdront : elles ont déjà perdu.

Le problème qu'elles doivent affronter est celui de leur propre capacité à produire une parole susceptible d'être entendue sur le terrain même des interrogations que toute personne se pose sur la relation conjugale, sur la parentalité, sur le lien familial. Et surtout, sur celui de la reconnaissance de la singularité irréductible de la personne, au delà de la configuration amoureuse, dans laquelle les hommes et les femmes s’engagent.

Celui, encore, de l'adoption, qui, de parent pauvre de la filiation qu'elle était, pourrait bien devenir un fait majoritaire, en distinguant le droit de l’enfant au droit à l’enfant qui guette chaque couple, hétéro ou homo.

Sur ces différents terrains, chaque personne attend la Parole que les Églises peuvent lui adresser. Le mariage homosexuel entre, légalement, enfin, dans la civilisation européenne. Le fait qu'il constituerait, si les Églises s’amusent à manier l'interdit, un jalon sur le chemin de la fin de toute religion, reste une hypothèse absurde. La loi a toujours pour but de faire vivre les personnes dans une tranquillité relative et, donc, de régler leurs conflits, et la religion d’affirmer, depuis que l’homme enterre l’homme, qu’il existe une vie après la vie.

 denis jeanson, d'après l'article paru dans le quotidien Le Monde.

Publié dans théologie

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grimault 05/02/2013 18:43


Il me semble avoir lu cet article du monde avec beaucoup d'intérêt.
Merci pour ton texte et son développement sur le mariage et pour sa solide
argumentation.
Ton parcours me semble le seul pour y comprendre quelque chose: Si nous suivons les
historiens, l' évolution est inéluctable.
J'ajouterai que le fait d'entendre l'église se prétendre détentrice d'un invariant
anthropologique universel est une usurpation. Les anthropologues nous montrent bien qu'il existe d'autre modèles pour régler alliances et filiations.
Quant à l'enrôlement de la psychanalyse dans cette affaire, cela me fait rire: La
psychanalyse n'a sa pertinence que dans le colloque qui s'établit entre deux personnes dans la singularité de la séance.
Reste la question de la filiation. Il faut bien voir que les PMA et les GPA existent
déjà, certes ailleurs que chez nous.Spermes et ovocytes sont en ligne sur le net, sans parler des banques d'embryons congelés et autres folies. Ces questions doivent être débattues non en
fonction de la carte chromosomique des géniteurs mais en fonction de l'instrumentation que représentent de telles pratiques. Droit à l'enfant ou droit de l'enfant comme tu le dit fort
justement.
Décidément il faudrait faire un retour au message évangélique -et c'est moi qui dit ça-
l'autre est une personne!
Amicalement Didier.