Le Corbusier, architecte

Publié le par jeanson

Un long voyage initiatique

Ce texte est la réponse à une commande pour un ouvrage collectif. Il s’agit de repérer les savoirs acquis au travers des groupes et des associations, en dehors de l’école et de la vie professionnelle. C’est en tout cas de cette manière que j’ai répondu à la demande qui m’était adressée. Il ne s’agit donc pas ici de l’itinéraire d’une vie ni d’un parcours intellectuel ou spirituel. Le texte, tel qu’il est, constitue pourtant une dimension non négligeable de cet itinéraire ou de ce parcours. Il a l’avantage de mettre en relief certains aspects concrets de la vie et pourtant il n’échappe pas à l’abstraction dans la mesure où il représente seulement un point de vue, qui exclut toute vision d’ensemble.

Rentré chez les Dominicains en 1958, je me retrouve 10 ans plus tard, après les événements de 1968, à chercher ma voie, sans rompre pour autant mon engagement initial. Nous sommes aujourd’hui, en 2006, et je reste toujours rattaché à la communauté de l’Arbresle, en vivant à la Croix-Rousse. La communauté religieuse n’offre pas nécessairement le cadre d’une évolution en profondeur, dans la mesure même où elle reste trop statique. C’est donc à mes risques et périls que je vais entreprendre un voyage initiatique, toujours en lien avec des groupes. Je mènerai des études en parallèle : en 1968, je traduis La question juive de Marx, suivie d’un très long commentaire, que je présente pour l’obtention du diplôme de l’École pratique des Hautes Études ; en 1973, je passerai un doctorat de sociologie (thèse de troisième cycle) portant sur l’idéologie, après avoir suivi certains cours d’Althusser. Et, à partir de 1973, je conduirai de nombreuses recherches socio-économiques sur les sujets les plus divers en lien avec l’emploi,  dans le cadre de la Direction régionale du Travail de Lyon. Sans doute ce trajet universitaire lié à une carrière professionnelle m’a-t-il beaucoup appris. Mais il me faut bien reconnaître que le parcours initiatique, qui m’a fait traverser de multiples groupes, informels ou associatifs, a développé en moi un savoir plus fondamental. Il s’agit du savoir de la vie. Il se forge dans la confrontation avec le risque de se perdre, et fait apparaître les multiples repères, nécessaires au cheminement vers la constitution progressive d’un sujet. Sans exclure le travail de la raison, il n’est pas uniquement intellectuel : il associe en permanence l’intuition, la réflexion, l’expérience et l’engagement personnel. Et s’il obtient des résultats que la recherche rationnelle ignore, c’est parce qu’il transgresse les interdits en les dépassant et entre dans le champ du symbolique pour le faire évoluer au rythme lent  de la fabrication du sujet.

 

 

Évocation de la formation dans le couvent de La Tourette

La fabrication d’un homme

 

 

Avant d’entrer dans le vif du sujet, je voudrais revenir sur un moment très important qui a été le passage par le couvent de La Tourette, construit par Le Corbusier. J’y suis rentré en 1959, juste après son inauguration. J’en suis sorti en 1966, pour aller faire des études complémentaires à Paris. Ce couvent avait normalement pour fonction de former des Dominicains. Mais la marque d’un architecte génial comme Le Corbusier a eu des conséquences très profondes sur son fonctionnement. Il ne s’agissait plus simplement de former des religieux. Le projet était beaucoup plus ambitieux : il était impératif de fabriquer des hommes. Il n’est pas sûr que nos responsables aient eu conscience d’une telle transformation. Mais, en réalité, ce déplacement de sens, que nous sentions intuitivement, nous allait à merveille. En entrant chez les Dominicains, nous avions tous l’ambition de trouver ici un supplément d’humanité.

A la base de l’édifice à construire, il y avait la fraternité. Tous les hommes sont frères et cette fraternité était encore renforcée par la relation au Christ, qui se présentait comme notre Grand Frère. A cette époque, l’appellation de père pour les plus anciens, déjà arrivés au sacerdoce, allait progressivement céder la place à celle de frère. Et, puisque nous étions frères, comme dans les premières communautés chrétiennes, notre règle de vie était le partage. En fait les premières communautés chrétiennes ne faisaient que révéler une règle qui devrait s’imposer à tous les hommes.

Un second aspect de l’homme en gestation était l’éducation au manque. Elle prenait la forme des trois vœux : l’obéissance, la pauvreté et la chasteté. Tous les grands textes mythiques, qu’ils viennent de la Bible, de l’Égypte et de la Grèce, nous enseignent que l’animal devient un homme lorsqu’il accède au manque et qu’il l’accepte comme une dimension de lui-même. A travers le manque, c’est la violence elle-même qui force la porte de l’homme pour le structurer de l’intérieur en liaison avec le désir. Il ne peut y avoir de désir sans l’appui du manque. Dans l’élan de générosité, qui était le nôtre à cette époque, l’obéissance et la pauvreté ne posaient pas trop de problèmes. Par contre la chasteté contribuait à révéler que nous avions aussi une sexualité et qu’il fallait en tenir compte.

Une troisième valeur prenait, pour nous, une dimension centrale : c’était celle de la liberté. Personnellement, c’est en percevant la grande liberté de ces hommes qui avaient choisi un agnostique pour construire leur couvent de formation, que j’ai décidé d’entrer chez les Dominicains. Le repérage était différent dans chaque cas, mais l’attrait pour la liberté a été, pour la plupart des frères, la motivation principale de leur entrée dans l’Ordre. Ce choix de la liberté comme valeur centrale allait de pair avec la relation à l’Esprit, qui fonde notre liberté de chrétien. Assez paradoxalement, une telle manière de voir avait un inconvénient : puisque l’Esprit dirigeait notre vie spirituelle mieux valait le laisser faire, sans trop se soucier de la structuration intérieure de chaque frère.

Dans ce couvent particulier, les études avaient normalement une très grande place. Il était préférable d’avoir quelque facilité en ce domaine, car la valeur des individus était jaugée à l’aune de leurs capacités intellectuelles. C’était une limite qui pouvait développer chez certains une prétention de mauvais aloi et chez d’autres des traumatismes qu’ils porteront pendant une bonne partie de leur existence. Quoi qu’il en soit, on doit reconnaître que la formation, à ce niveau, était de grande qualité. Elle ne dissociait pas l’éducation et l’enseignement et contribuait à imprégner toute la vie. Les professeurs étaient eux-mêmes des frères de la communauté et participaient aux exercices quotidiens, qui étaient imposés à tous. A travers eux, c’était la communauté elle-même qui contribuait à la formation des hommes que nous étions.

Le principe de base des études était l’apprentissage de la lecture. Les professeurs s’appelaient des lecteurs et ils nous apprenaient à lire les textes des grands maîtres : Aristote, Platon, Augustin, Thomas d’Aquin, Descartes, Hegel, Marx, Merleau-Ponty… Il ne s’agissait pas de penser par auteurs interposés, même si le risque n’était pas complètement absent : la lecture supposait l’interprétation et l’interprétation devait nous conduire à récupérer notre liberté pour pouvoir penser par nous-mêmes.

Il y avait pourtant un inconvénient à ce système : c’était le culte de la raison, avec le danger de l’enfermement au sein de l’abstraction, dans la mesure même où l’essentiel de notre formation était basée sur l’étude des philosophes et des théologiens.  En perdant le mythe, qui avait précédé la philosophie et la théologie, nous avions perdu l’imaginaire et la sensibilité. Il est vrai que l’étude de l’Ecriture aurait pu nous aider à dépasser une rationalité trop stricte, mais elle était loin d’avoir la place centrale qui lui revenait de droit, et la méthode historique qui était à la mode, à cette époque, ne nous aidait pas à entrer dans la respiration de la démarche symbolique.

En fait l’aspect le plus extraordinaire de la gestation de l’homme était au-delà. Il était dans l’église. Le Corbusier, qui, à sa manière, était un grand prophète, avait frappé un grand coup de violence : son église était, en même temps, un immense utérus et un énorme tombeau. Elle voulait imposer la transcendance et l’altérité sans lesquelles il n’y a pas de fraternité possible. Non seulement la naissance était associée à la mort, mais Dieu lui-même et donc l’homme se trouvait lié au tragique de la force de mort. Ce bâtiment dépassait les normes de la beauté en flirtant avec l’absolu. Nous nous trouvions d’emblée dans le mystère pour chanter la grande Geste de Dieu. A l’image qui nous enveloppait, il fallait associer le récit, qui réintroduisait l’imaginaire et la sensibilité que nos études passaient sous silence. Mais, pour moi, parce que je n’étais pas à la hauteur et parce que l’analyse trop étriquée de l’Ecriture ne nous permettait pas d’entrer dans l’épopée de Dieu, je ne percevais pas dans le récit la même violence que dans le bâtiment. Et, pour la plupart, nous n’avions pas compris où Le Corbusier voulait nous emmener : en nous élevant jusqu’à Dieu il fallait intégrer, à la suite de Jésus, la force de mort, qui finit par faire de nous des êtres humains à part entière. Là devait être le point crucial de la Rencontre.

En réplique à l’église grandiose, il y avait la petite cellule très modeste. En étendant les bras de chaque côté, je touchais les deux murs opposés. Je me sentais bien dans ce petit espace à mesure humaine que l’église elle-même avait engendrée. Il était en effet impossible de penser l’une sans l’autre. Ici, le sujet dans sa complexité, pouvait toucher du doigt les murs de son espace intérieur et entrer en méditation. Au gré des jours et de la lumière qui, sans cesse le sollicitait, l’homme en fabrication pouvait donner naissance à son être intérieur où s’introduisait l’absolu, et rejouer, pour lui,  ce qui s’était passé le jour de l’Annonciation.

 

 Le Corbusier, qui était  soi-disant un agnostique, en faisant éclater les barrières factices du naturel et du surnaturel, avait su redonner à l’homme toute sa dimension, pour qui l’événement Jésus était l’achèvement de sa conception par Dieu Lui-même.

Après coup, je trouve qu’il nous a fait passer dans un au-delà de la modernité, qui me marquera jusqu’à mon dernier jour. Par ailleurs, cette expérience remet en valeur la communauté oubliée, comme un des lieux essentiels de la fabrication de l’homme.

Mais, en même temps, il y avait des manques dans cette gigantesque entreprise, qui avait peut-être la prétention de changer l’homme ou tout au moins de le retrouver. 
 - Un certain enfermement dans la communauté, qui renvoie à des racines communes, et un oubli de la société qui oriente vers des projets à imaginer et à mettre en œuvre 
 - Une trop grande absence du politique
 - Le repli sur la raison et la part insuffisante faite au mythe et au symbolique, à l’imaginaire et à la sensibilité
 - Une prise en compte insuffisante de la sexualité et l’absence de la femme.

Ce sont ces insuffisances qui vont m’entraîner dans un autre voyage initiatique, parsemé de questions et de passionnantes découvertes.

Témoignage d'Étienne Duval. Mai 2006.

 

 

1960. Maquette de l'église Saint-Pierre de Firminy.

S'il est facile de créer un bâtiment, symbole de l'absolu : faire entrer la lumière par des trous plus ou moins grands, comme le souligne le témoignage d'Étienne Duval pour le couvent Sainte-Marie d'Éveux, il est plus difficile de créer une ville, comme le montre la visite que j'ai pu faire à Firminy avec l'association :

De l'architecture d'Aujourd'hui à l'Architecture Éternelle.

Dans ses cités radieuses, Le corbusier divise l'espace en 2 parties :
La cité elle-même et le parc qui l'entoure, créant un espace vert mis à la disposition des habitants de la cité.
Si sa conception s'oppose à celle de l'îlot traditionnel : un pâté de maisons entouré de 4 voies, qui délimite tout à la fois un espace intérieur et extérieur et qui offre une lisibilité immédiate de l'architecture, elle interdit de fait toute conception de la ville.
Comment imaginer une ville faite d'une succession d'unités d'habitation de 1.000 à 1.200 personnes et d'espaces verts, le long d'une voie ?
Le Corbusier réinvente la ville, certes, mais propose de fait une nouvelle conception de l'homme habitant la ville.

Cité Radieuse de Firminy. Les symboles.

Les signes sur la façade du rez-de-chaussée se comprennent bien à la fin de la visite ; ils restent donc illisibles pour le visiteur du soir, le visiteur d'un soir.

La visite de la cité radieuse de Firminy montre que ses habitants sont plus des fans de Le Corbusier que des habitants d'H.L.M.

Ce nouveau rapport de l'homme à la ville, à la collectivité des hommes qui vivent sur un même espace continu, est-il humain, inhumain ?

 

 

 Lors de la visite de l'Espace Le Corbusier, à Firminy, cette question est restée sans réponse.

 Église Saint-Pierre.

Bien intégrée dans le paysage, cette église reste un bâtiment posé au milieu d'autres bâtiments, sans articulation réelle avec les habitations. Un des éléments de la ville, elle reste hors la ville.

L'éclairage est conforme aux principes d'architecture.

La lumière intérieure provient du côté Est par les trous de verre sous le voile de béton, du côté Ouest et au sommet par les canons de lumière.

Comme à la chapelle de Ronchamp, l'illumintation intérieure de la révélation se ressent à la perfection.

La transcendance est plus en roudeur qu'au couvent Sainte-Marie d'Éveux, mais tout aussi violente, tout aussi saisissante par la hauteur des murs qui se rejoignent en forme plus douce, j'allais écrire plus humaine.

Le dîner débat qui suivit, mit à jour ces contradictions, signe de la singularité du projet, de la richesse d'interprétation pour la vie de chacun des participants.

Denis Jeanson, écolier du patrimoine.

Publié dans architecture

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